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A LA RENCONTRE DU RUGBY - VERSION 2
LE TRÈFLE MAGAZINE - NUMERO SPECIAL FEVRIER 1998.
(Christian Sérieys, François Goublet)

C'est à une rencontre du troisième type que nous convie aujourd'hui le partenariat UPSA - SUA.

Voilà en effet un univers bien étrange que celui de cette planète dont la forme ovale tranche bizarrement avec les belles sphères si rassurantes auxquelles le monde du sport nous a habitués depuis longtemps !
Etrange aussi cette communauté qui rassemble de grands gaillards aux carrures d'athlètes, entraînés aux confrontations les plus rudes, mais qui conservent pourtant leur âme d'enfants et paraissent prendre un malin plaisir à rentrer à la maison couverts de bosses et d'ecchymoses !
Etrange également cette atmosphère qui baigne la planète rugby, qui transforme la vigueur d'affrontements sans merci en fêtes mémorables où adversaires et partenaires se fondent et se confondent dans la noble amitié  des troisièmes mi-temps !
Etrange enfin ce jeu où la vigueur du combat semble trouver son inspiration dans un indéfinissable esprit aux connotations mystiques, ce fameux "fighting spirit" cher au peuple d'Irlande (vous savez, ceux qui portent un trèfle sur leur maillot vert ...) !


Avant de concentrer notre télescope sur cette planète bizarre, balayons quelques instants les autres planètes appartenant à la galaxie des sports de balle collectifs :


football, basket, volley, handball, polo, waterpolo, football américain, australien, gaelique, hockey sur glace, sur gazon, sur patins à roulettes, hurling, cricket, base ball, soft ball,...rugby... la liste est certainement loin d'être close !


Sur les 17 sports cités le rugby et, dans une moindre mesure, le volley sont de parfaites anomalies puisqu'ils obéissent tous deux à un principe structurant qui leur est propre : ils se jouent de part et d’autre d’une ligne de front.
Au volley, la ligne de front est matérialisée par un filet, derrière lequel chaque équipe doit rester cantonnée et construire son jeu.
En rugby, la ligne de front est virtuelle et passe par le ballon perpendiculairement au grand axe du terrain.
Elle suit donc sa trajectoire et impose aux deux équipes de se réorganiser en permanence derrière elle en fonction du mouvement du ballon, qu'il soit porté, passé, posé ou botté. Ce principe majeur interdit de transmettre le ballon à un partenaire situé en avant du passeur.
La transgression de cet interdit s'appelle un "en avant" et est sanctionnée par une remise en jeu dans une mélée à l'avantage de l'adversaire. De même, nul ne peut se placer au-delà de cette ligne pour être plus proche de l'adversaire et gêner celui-ci. Toute transgression s'appelle un "hors jeu" et est sanctionnée par une pénalité au profit de l'équipe adverse.


Mais le droit du rugby à la différence ne s'arrête pas là !


D'abord développé par les anglais aux nobles fins d'éduquer leurs élites, ce jeu a multiplié l'innovation et l'étrangeté :

Au nom du respect de la ligne de front et de la règle de l'en avant, il pose une équation à priori insoluble : comment franchir le rideau défensif de l’adversaire pour marquer un essai, c’est à dire poser le ballon derrière sa ligne de but, et prendre ainsi l’avantage au score ?


Une règle de tolérance apparemment anodine va de plus compliquer la problématique : elle autorise le défenseur à faire tomber le porteur du ballon, en enserrant ses jambes ou son corps pour le plaquer au sol (le fameux plaquage, la première dignité du rugbyman !).
Lorsqu'il est au sol, le porteur du ballon est confronté à un nouvel interdit: il ne peut conserver le ballon et doit lâcher celui-ci (si possible derrière lui), faute de quoi il sera sanctionné d’une pénalité au profit de son adversaire.


Dans ces conditions, la chance de déjouer l'opposition d'un adversaire est extrêmement réduite, et oblige le porteur du ballon à transmettre celui-ci à un partenaire mieux placé, autant que possible avant de tomber, de façon à permettre à son équipe de conserver et faire vivre le ballon.


Voilà pourquoi ce jeu est d'une rare complexité : ses règles en font le seul sport où "il faut reculer pour marquer", un vrai casse-tête (au sens figuré bien évidemment) !
D'autant que le législateur a souhaité accentuer la complexité en réglementant 2 types de phases de jeu particulières : les phases statiques et les phases dynamiques.


Les phases statiques :
Dans tous les sports de balle, le jeu s'arrête lorsque le ballon est sorti des limites du terrain, ou lorsqu'une faute a été sanctionnée. En général la remise en jeu est directe et l'équipe qui l'effectue a la quasi certitude de conserver la balle.


En rugby, il ne suffit pas de courir aux quatre coins du terrain et de s'exposer à tous les dangers en s'offrant aux plaquages, il faut en plus conquérir (et reconquérir encore et encore ...) le droit de jouer, car les remises en jeu sont autant d'épreuves aux contours variés et à l'issue incertaine :
la  touche, un ballon envoyé haut dans le ciel entre les 2 lignes de 8 avants, et qui reviendra à l'équipe dominant les airs capable du meilleur saut;
la mêlée, un ballon offert à la convoitise de 2 packs (composés chacun de ces 8 avants acharnés à faire reculer ceux d'en face), et revenant à l'équipe capable de la meilleure poussée.


"Le rugby commence devant, et pour jouer il faut en conquérir le droit!"


Les phases dynamiques :
Pour ajouter du piment lorsque le ballon est enfin en jeu, le législateur à l'imagination débordante a inventé un nouveau concept : la fixation collective. Cela consiste, lorsque le porteur du ballon est immobilisé debout, à se rassembler en tas (si possible bien ordonné!) autour de lui non pas pour le protéger des méchancetés de l'adversaire, mais pour conserver la maîtrise du ballon. C'est le maul, qui permet à l'équipe attaquante de poser le jeu quelques instants pour faire pression avec ses "gros" (les avants) dans l'axe profond (le sens longitudinal du terrain) et franchir en force la défense, ou pour donner la balle aux "gazelles" (les arrières) souples et rapides qui pourront alors poursuivre le déploiement du jeu.


Une autre fixation consiste à se rassembler autour du ballon posé au sol, en un autre tas (lui aussi bien structuré si possible) pour le protéger de la gourmandise de l'adversaire, le temps de s'organiser et décider de la suite à donner au jeu. C'est la mêlée ouverte, qui permet souvent de récupérer le ballon lâché par un partenaire à l'issue d'un plaquage et de le conserver, le temps que l'équipe soit en mesure d'assurer la continuité de l'action engagée.


Ces quelques règles profondément structurantes imposent d'elles-mêmes les valeurs tactiques, morales et comportementales sans lesquelles l'on ne peut espérer gagner :


  • Conquérir dans toutes les dimensions avant d'exploiter des avantages toujours contestés par l'adversaire.
  • Assurer la continuité du mouvement, sous peine de perdre la maîtrise du jeu.
  • Affronter l'adversaire en jouant sur la force, la puissance et le défi physique, ou le contourner en jouant sur la vivacité, la vitesse et le défi de l'agilité.
  • Passer le ballon au partenaire le mieux placé pour poursuivre l'action, plutôt que de le conserver au risque de le perdre, ou de s'en débarrasser sous la pression de l'adversaire au risque d'envoyer au "carton" le partenaire qui l'aura reçu.
  • Soutenir sans cesse l'attaque ou la défense quoiqu'on ait pu faire avant, même les plus grands exploits (toujours inutiles s'ils ne profitent pas à l'équipe en lui permettant de       conserver la maîtrise du ballon et du jeu ...).
  • Réfléchir en permanence à l'évolution du jeu pour se replacer dans le mouvement et sa perspective, s'inscrire ainsi dans sa dynamique et garantir sa continuité.
  • Et transformer l'avantage concurrentiel (la possession du ballon) en parts de marchés (la progression vers l'en-but adverse) en franchissant la ligne d'avantage, dernier concept de ce jeu si particulier.

Le franchissement de la ligne d'avantage, voilà en effet l'unique réponse au casse-tête inventé par le législateur : comment gagner en reculant ?

C'est par la construction collective du mouvement, la fixation du maximum d'adversaires, l'accélération qui donne à la transmission le quart de seconde d'avance, que l'on arrive à créer un surnombre de partenaires capables d'assurer ensemble la continuité de leur jeu et de positionner ainsi au moins un joueur sans défenseur face à lui.

Franchir la ligne d'avantage, c'est franchir cette ligne virtuelle à partir de laquelle l'équipe attaquante est en surnombre et est donc assurée d'avancer sans opposition de quelques mètres, voire jusqu'à  l'essai.
Telle est la finalité de ce jeu enfanté, il y a plus d'un siècle, par quelques anglais visionnaires qui avaient compris que les vertus d'un ballon aux rebonds aléatoires constituaient une réelle pédagogie ludique dans un monde futur en perpétuel changement, où les leaderships seraient précaires et les stratégies de plus en plus complexes, et où la clé du succès serait un avantage concurrentiel toujours remis en question, conquis et conservé au prix d'un effort collectif toujours renouvelé.

L'analogie avec l'environnement actuel de nos entreprises et de leurs collaborateurs est frappante, qui nous ouvre des voies d'analyse et d'exploitation d'une richesse et d'une efficacité inépuisables...

Plaise à ses initiateurs et ses acteurs que le partenariat UPSA - SUA s'inscrive dans cette ambition ...

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